vendredi 12 octobre 2018

INEXORABLE, Claire FAVAN - Robert Laffont / La Bête Noire



Pas facile de chroniquer ce livre sans en dévoiler beaucoup, et surtout, beaucoup trop.
Je vais donc prendre mille précautions et parler plus de mon ressenti que de l’évolution de l’histoire en elle-même.


Milo a 4 ans. Il vit dans une famille équilibrée, choyé par ses parents, ils sont le centre de son univers.
Cet univers s’écroule le jour où son père est arrêté devant lui pour braquage, dans leur maison.
Dans l’incapacité de pouvoir exprimer ses sentiments clairement, ou simplement de communiquer, Milo, triste, plein de rage et de désespoir, laisse éclater sa colère par la violence. A l’école surtout.
Sans circonstance atténuante, sans compassion pour la perte de son papa, Milo va devenir la bête à abattre. J’emploie le mot de "bête" volontairement car c’est comme ça que ses camarades et ses enseignants le perçoivent. 

Toute sa scolarité.
Toute sa vie.
Il n’a qu’une seule alliée : sa mère, Alexandra.
Comme toutes les alliées, il lui arrivera de douter.
Comme toutes les mères, il lui arrivera de prendre les mauvaises décisions.
Elle va chanceler, plier, mais l’amour omniprésent pour son fils ne se brisera pas.

Le livre s’ouvre sur une lettre d’un petit bonhomme : Gabriel Favan.
C’est le fils de Claire.
Il nous explique ce qu’est la différence. Ce qu’est le harcèlement scolaire quand on est différent. A quel point ça vous brise, ça vous suit, ça grossit en vous, tant et si bien que l’explosion est quasi impossible à éviter.
« Pour moi la différence, c’est lorsque même quand je n’avais rien fait, c’est toujours moi qu’on punissait. Et plus ils agissaient ainsi et plus je perdais le contrôle, et plus je leur donnais raison de le faire. »
12 ans le petit bonhomme....et déjà cet immense sentiment d'impuissance.


Je suis maman de 3 filles, et belle-maman de 3 autres enfants. 

Des années scolaires, j’en ai vécu quelques unes.
J’y ai tout vu ... des cons ( appelons un chat, un chat), des personnes bienveillantes ( On voudrait tous une Karine Drouard comme institutrice), des instits passionnés qui sont des piliers, mais il y a une chose que j’aie expérimenté au fil des années : le harcèlement scolaire commence souvent par l’adulte.
C’est paradoxal non ?
On en entend des tonnes en début d’année, ici aux US surtout, où on vous farcit les oreilles sur le "bullying", on organise des réunions, on monte des cellules psychologiques et des cellules de crise, on vous fait signer des papiers...
Mais dans les faits ? Ça se passe comment ?
Un enfant a un accrochage avec un autre, pire encore lui montre une partie de son anatomie  ( enfer et damnation ) en première année de maternelle. Les parents s’en mêlent. Demandent l’exclusion du petit « pervers », s’arrangent pour qu’aucune école du secteur n’accepte l’enfant (pouvoir absolu des prêtresses du PTA- parent teacher association ), demandent la tête du proviseur sur un piquer et ordonnent la mise en place d’un chaperon pour la petite « victime » ( car quand on est victime, on finit toujours par reproduire - ça c'est le discours ici ).
Certes les enfants peuvent être véritablement méchants entre eux, mais la cruauté adulte qui vient se mêler aux conversations de bac à sable ne fait qu’aggraver les choses.

Le corps enseignant est un petit village. 

Tout le monde se connaît, on connaît tout le monde et on se passe les infos.
Pour établir les classes de l’année suivante, on se réunit pour savoir qui veut du petit terrible, de l’autiste pour lequel on n’a toujours pas trouvé d’ATSEM, de la petite blonde dont le frère était une crème.
Et on se souvient des fratries.
Si ton frère était une terreur, tu es dans le collimateur dès le premier jour.
Si ta sœur était un génie, fais gaffe à tes fesses si tu n’a que 10 à un contrôle.

Tu n'as aucune façon de t'en sortir si tu n'es pas l'ainé : les carottes sont cuites! 
Et quand tu es le fils d'un délinquant ? D'un homme qui est en prison ? Qu'est ce qui se passe à ton avis ?
« C’est un fils de délinquant. Il faut le traiter comme tel.(...). Il devra être puni, isolé du groupe s’il le faut. En aucun cas l’école ne devra être incriminée si son comportement entraîne des conséquences dramatiques »
La méthode "cover your ass" vous connaissez ? Littérairement, "couvre tes arrières". 

Le problème ce n'est jamais l'école... C'est toujours le gosse, les parents du gosse, l'environnement familial, des tares cachées, des handicapes...

La vie commence par l’école.
Puis c’est la société qui se charge de vous apprendre la vie.
De la broyer aussi parfois.
Comme si votre dossier scolaire vous suivait.
La perception que rien ne pourra changer, quoi que vous fassiez, parce que la première impression que les gens ont de vous reste à vie. Claire en parle très bien et cette idée me terrifie. Quand la machine s'encrasse :
Faut-il changer d’école pour remettre les compteurs à zéro ?
Puis de travail ?
Puis de ville ?
Faut-il fuir pour se refaire une virginité ?

Ce livre aborde ces réflexions là.
Enfin,  il dessine aussi un portrait sans concession du rôle de mère.
De cette mère qui aime, qui croit, puis doute, qui fait ce qu’elle peut parce qu'il n'existe aucun manuel, terriblement humaine, qui punit quand il faudrait consoler, qui exaspérée, désespérée, morte de fatigue se lâche quand elle devrait écouter.
Une mère imparfaite,
Une mère comme nous en sommes toutes.
Parfois à la hauteur,
Parfois en dessous de tout. 

Une mère déculpabilisée ! Si c'était facile, ça se saurait !
Je me suis retrouvée cent fois dans cette mère qui ne comprend pas toujours l’être en devenir qu’elle a devant les yeux.
« Elle ne voir pas que sa colère et ses larmes ne font qu’accentuer le sentiment d’échec et d’angoisse de son fils. Elle ne réalise pas que des punitions sorties du contexte et éloignées du fait générateur ne font qu’accentuer l’injustice et le détresse qu’éprouve Milo »
Y a-t-il une forme de Mea Culpa dans ce livre de Claire Favan ? Une façon de dire qu'elle a essayé, parfois réussi, parfois échoué, toujours aimé ? 
En tout cas, une très jolie façon de dire "je t'aime", "no matter what" ...
« Notre combat pour que tu réussisses ta vie ne s’arrêtera jamais et tu le trouveras toujours à tes côtés pour repousser les obstacles et chasser les nuages »


mardi 9 octobre 2018

LA VRAIE VIE, Adeline Dieudonné - L'Iconoclaste



Bienvenue dans une famille classique !
Non je plaisante ;-)
Bienvenue dans une famille dont le père est un psychopathe pure souche, et la mère une amibe. 
La narratrice dont on ne connaît pas le prénom a 10 ans, son frère 6. 
Les étés se suivent et se ressemblent tous, au rythme des silences de la mère, des colères du père, des passages du marchand de glace et des visites dans la casse du quartier pour se raconter des histoires. 
Des histoires de vraie vie. Des histoires de belle vie.
La petite fille aime son frère, éperdument. 
Ensemble, ils peuvent affronter les silences et la cuisine insipide de la mère, mais aussi les colères et les coups du père, entre une bonne dose d'alcool, le journal télévisé, les cadavres d'animaux empaillés issus de ses chasses et la musique de Claude François.

Sauf qu'un soir, un événement complètement inattendu, et d'une violence presque banale quand on y pense, change toute la dynamique de la relation entre le frère et le soeur. 
Ce petit garçon au rire cristallin ne rit plus, se renferme sur lui même, ne joue plus, ne vient plus chercher de tendresse auprès de sa soeur. 
Elle se retrouve donc seule en terrain hostile. 
Les été qui se succèdent alors n'ont qu'un seul but : retrouver la complicité qu'elle avait avec son frère et faire taire les mauvais génies qui semblent avoir pris possession de ce dernier. 
Dans ce royaume étouffant, cette petite fille est lumineuse ! Une petite fille sans prénom, qui pourrait être n'importe quelle petite fille...
Extrêmement intelligente, diablement débrouillarde, remplie d'espoir, elle ne lâche rien, persuadée que les choses peuvent redevenir comme avant, même si :
"Ca matérialisait l'idée, que depuis le début, il avait décidé de faire de moi une proie."
Alors qu'elle grandit, son frère grandit aussi mais ils empruntent chacun une route différente. 


Peut-on se construire lorsqu'on évolue dans un milieu d'une telle toxicité ? 
L'auteur nous dit oui !!
Est-ce qu'on est bon pour reproduire un schéma familial pré-destiné ?
L'auteur nous dit :pas forcément !
Quand on a une volonté de vivre et surtout de survivre. 
Quand on a une conscience aiguë de la dualité de l'être humain : chacun a en lui une part d'ombre, une autre de lumière, il suffit que l'une prenne le pas sur l'autre. 
Il est parfois plus simple d'écouter son double maléfique mais l'intelligence, l'analyse des conséquences, la reflexion qui prend le pas sur la pulsion, permet de le faire. 
C'est ce qu'elle va essayer de faire, durant tous ces été, pour son frère, mais aussi pour elle. 
L'apprentissage de la vie n'est certainement pas facile. Encore moins quand on a 10 ans, encore moins quand on "mal née". Aucune de ces considérations d'adulte n'arrête cette petite fille qui force le respect de par sa détermination sans faille. 

C'est un livre noir, reflet sociétal d'une famille qui vit dans une cité, dans laquelle les enfants ont peur, surtout dans l'endroit où ils devraient se sentir le plus en sécurité : chez eux. 
Mais ne vous y trompez pas, c'est aussi un livre lumineux, plein d'espoir, de volonté, de convictions, de l'envie de s'en sortir. 
C'est l'histoire d'une petite fille déterminée à ne pas se laisser marcher sur la "gueule", prête à rendre les coups !

"J'hésitais quant à l'attitude à adopter face à mon père. 
D'un côté, j'avais envie de lui faire comprendre que je n'étais pas une proie, que je n'étais pas ma mère, qu'à l'intérieur de moi ce n'était pas vide, qu'il y vivait une bête, une bête qu'il valait mieux ne pas approcher."

Plusieurs chose m'ont émue dans ce livre. 
D'abord, la reconnaissance, par la petite fille, des signes avant-coureurs de la colère en passe d'exploser du père. A force, on sait en reconnaitre les prémices : parfois dans un silence, ou juste un regard, ou encore un nerf du visage qui se contracte, un poing qui se sert autour d'un objet, une attitude. Adeline Dieudonné a réussi à mettre des mots sur quelque chose d'inexistant pour le spectateur lambda, qui, parce qu'il ne l'a pas vécu, ne peut le sentir. 
Les enfants élevés dans un milieu comme celui-ci développe incontestablement un 6ème sens qui ne les quittera jamais. 
Puis, la peur omniprésente, comme si c'était normal de grandir avec un poids constant sur l'estomac, comme si se réjouir pour quelque chose allait toujours de paire avec la terreur de ce qui va suivre. Adeline Dieudonné l'a parfaitement retranscrit. 
Egalement, l'évolution des relations entre la mère-amibe et la petite fille. Une sorte de compréhension silencieuse entre l'une et l'autre va naitre et exploser, comme si, trop longtemps, les sentiments avaient été volontairement retenus parce qu'honteux. Une évolution des relations qui ne peut naitre que lorsqu'une petite fille devient elle aussi une femme.
Enfin, la volonté de ne pas être la victime, la certitude de pouvoir en réchapper, la croyance infinie qu'il est possible de choisir son propre destin et ne pas être forcé de  suivre ce qui semble avoir été écrit.
"Son goût pour l'anéantissement allait m'obliger à me construire en silence sur la pointe des pieds. "
On ne connait jamais la force profonde, intrinsèque de celui que l'on cherche à abattre, par la parole ou par les coups. Cette petite fille est d'une maturité bouleversante, d'une intelligence surprenante, d'une aptitude réelle à ressentir pour mieux analyser, inondée de tant d'espoir que le lecteur ne peut qu'adhérer à ses pensées puis à ses actes. 

Cerise sur le gâteau: la fin !!!
J'ai été suspendue, mon coeur a manqué des battements, j'avais imaginé autre chose... autre chose que cette fin là. Mais cette fin est fulgurante dans les émotions qu'elle vous envoie et c'est une belle, grande réussite !

Alors ? En conclusion, je souhaite à Adeline Dieudonné, une pile de courrier de ses lecteurs, des prix pour valoriser son travail, le possibilité de savourer, inlassablement, sa joie aux lectures de chroniques positives qui illumineront ses journées. 
Ce roman, Adeline est un bijou. Un condensé d'émotions fortes, un morceau de ma madeleine à moi couchée sur le papier. 




                                                      Portrait de la mère....









lundi 8 octobre 2018

TORRENTS, Christian Carayon - Fleuve noir




Parlons aujourd'hui d'un livre merveilleusement bien écrit qui m'a littéralement scotchée au mur !
Absolument pas fan des "thrillers ruraux" où le temps semble figé, les descriptions longues et les dialogues peu nombreux, je m'étais crispée (j'en entends d'ici qui se marrent) à la lecture d"Un souffle, une ombre" il y a quelques années. 
Crispée comme j'aurai pu l'être en lisant alors Ellory, ou Tallent pour leur côté "nature writing". 
C'est là que je prends conscience que mes goûts littéraires ont évolué, et par beaucoup de lecture, d'échanges avec d'autres lecteurs, j'ai lentement bifurqué vers des livres plus profonds, avec plus de sens, de ceux qui procurent des émotions à cause de l'écriture. 

Avec Torrents, on est dans cette veine là : du fond et de la forme. Et tout ça, pour le même prix!
Christian Carayon sait écrire et son écriture me transperce tant chaque mot est là où il doit se poser. 

Nous sommes en 1984. François Neyrat revient dans sa maison familiale à Fontmile parce que son père, Pierre, est accusé d'être le "dépeceur". Ancien médecin à la retraite, déjà l'objet de nombreuses rumeurs quand il était encore en activité, il est accusé d'avoir démembré le corps d'Emilie, ancienne petite amie de François, mais également d'une autre jeune femme. Leurs membres sont retrouvés progressivement dans le torrent qui dévale dans ce petit village et la précision avec laquelle les membres ont été découpés ne laisse aucune place au doute. 
Il faut dire qu' il a été dénoncé par quelqu'un dont il est très proche, ce qui ne plaide pas en sa faveur. François va donc tenter d'en savoir plus sur son père.

Nous sommes de nouveau dans une alternance passé-présent à laquelle s'ajoute différentes voix : celle de François, celle de Camus - ami du père, celle du père. Chacun à leur tour, ils reviennent sur les éléments du passé qui permettent de comprendre comment les choses ont pu déraper vers cette arrestation. 
Mais pas seulement. 
Chaque protagoniste ajoute de la matière à l'histoire, apporte des éléments nouveaux qui permettent d'aller au-delà des apparences. 
Nous sommes clairement dans une histoire de famille. 
Nous sommes aussi dans l'histoire d'une région et d'un village.
Nous sommes dans l'Histoire avec un grand H car on reparlera beaucoup de la guerre, de la libération et de faits qui se sont déroulés après la libération. 
La vie du père est l'histoire d'une vie entière. 
Dans ces différents cercle d'histoire coulent les eaux capricieuses d'un torrent, témoin de ces vies, vers lequel convergent toutes les émotions et tous les secrets. 

Nous sommes dans le non-dit, les grands secrets familiaux qui ne sont révélés que sous la contrainte, quand on n'a plus vraiment le choix et souvent malgré soi. C'est ce qui arrive au père.
Je ne sais pas vous, mais j'ai été confrontée un jour à un terrible secret dans ma famille dévoilé au moment du décès d'un de ses membres et je dois dire que quand on ne le voit pas venir, ça fait un choc. 
Ici aussi, François ira de révélation en révélation dans ses découvertes, mais il apprendra surtout à connaitre l'homme qui est son père.
La figure paternelle est vraiment très réussie. Le silence par la froideur, le respect qu'elle inspire, le côté un peu bourru, l'éducation à l'ancienne où quand le chef de famille parle, les autres écoutent. Le besoin aussi pour un homme de se retrancher en lui-même lors de moments passés seul dans la montagne, pour faire le point, s'éloigner de toute agitation et savourer le temps de la nuit. 
"Il terminait ses journées comme il les avaient commencées : seul et en se rassasiant du silence."
Le portrait de la mère est aussi un modèle de socle familial où, contre vents et marées, elle ne fléchit pas et reste La personne sur laquelle on s'appuie quand les choses tournent mal. 
Contrairement à beaucoup de romans que j'aie pu lire ces derniers temps, la maison familiale  et par extension le village est perçue comme un refuge et non comme l'endroit qu'il faut fuir à tout prix. 
Si vous saviez comme ça fait du bien de l'imaginer !!
"Je ne revenais que deux fois par an (...) Je le faisais toujours à contre coeur, certain de n'y trouver que de la douleur. Elle ne se manifestait qu'au moment de repartir. Quitter Fontmile était un déchirement, comme si cette ville refusait de me libérer. Ces jours me laissaient laminé. Je mettais un temps infini à m'en remettre. (...) Le quartier de mon enfance ne m'est apparu que plus rassurant. Je l'avais toujours connu ainsi, une forteresse, un rempart derrière lequel je me suis senti à l'abri de tout.(...) J'y avais éprouvé l'essentiel de mes douceurs. "

Les moments de tendresse démonstrative sont très rares dans cette famille et pourtant, le lecteur les sent à toutes les pages. Il y a un amour incommensurable du père pour ses enfants et un attachement profond pour la femme qui partage sa vie. 
Démonstration parfaite d'un écrivain talentueux que de  suggérer à toutes les pages quelque chose qu'il ne dit jamais vraiment avec des mots : le talent en somme!
La lettre qu'il leur écrit dans la partie 3 m'a bouleversée, forte est mon envie d'entendre un jour ces mots là...
Je souligne aussi la main de maitre de Christian Carayon quand il exploite la notion du doute instillé dans l'esprit des personnages et qu'il démontre, avec brio, comment ce doute fausse le vécu,  comment il fait son chemin, pernicieusement, pour polluer et annihiler tout souvenir positif. C'est comme lorsqu'on regarde une photo et qu'on se souvient de ce qui s'est passé au moment de la prise, sans savoir si on s'en souvient parce qu'on vous l'a raconté, ou parce que vous l'avez vraiment vécu. 

J'ai aimé cette ambiance, aimé cette écriture, profonde, douce, changeante comme l'eau du torrent qui en traverse les pages. 
Un vrai style littéraire, une vraie patte, une âme. 





dimanche 7 octobre 2018

LA COUPURE, Fiona Barton - Fleuve noir


Les 80 dernières pages d'un livre peuvent-elles faire oublier les 400 premières pages d'un ennui profond ? 
La semaine dernière, Séverine, du groupe "il est bien ce livre" organisait un débat très intéressant sur ce thème. J'en étais restée sur un NON. 
Non, les 80 pages géniales de la fin, ne parviennent pas à faire oublier les 400 premières pages de galère littéraire. 
Dans l'intervalle, Séverine a terminé "La coupure" qu'elle adoré, suivie par d'autres lecteurs/blogueurs dont les chroniques sont dithyrambiques. 
J'avais abandonné la lecture, puis reprise car j'avais la sensation d'être passée à côté d'un truc. Bon !

C'est vrai que c'est très très lent à démarrer mais là encore, je n'y vois pas un réel problème, les choses se mettent en place très lentement, le lecteur évolue dans les histoires respectives des personnages, puisque chaque chapitre commence par une voix différente. Fiona Barton prend son temps. 

J'ai eu un vrai problème sur 2 points, à mon sens, essentiels :
-La mise en place de l'intrigue dont j'ai trouvée les ficelles extrêmement grosses. 
-L'écriture en elle-même. 

Concernant l'intrigue : 
Les ossements d'un bébé ont été retrouvés sur un chantier à Woolwich, Howard Street. 
Que s'est-il passé ? Que fait ce bébé enterré là ? 
Au fil de l'histoire, le lecteur est mis en présence de 3 femmes.
Kate, la journaliste, qui va mener l'enquête sur le corps de ce bébé.
Emma, correctrice littéraire qui semble porter un très lourd secret l'empêchant de vivre sereinement, polluée par sa mère June qui n'a de mère que le nom. 
Angela, mère de 2 enfants, qui a vécu un drame terrible puisqu'on lui a volé son bébé à la maternité.
J'ai vu venir le truc à des kilomètres. 
Trois femmes,
Une est journaliste,
Reste deux femmes.
Une porte un secret concernant un bébé, l'autre se l'ai fait voler. 
Reste à savoir comment on va de l'une à l'autre et comment l'auteur va procéder pour les lier. 
Il y a UN élément, bien fichu, qui arrive en toute fin de livre que je n'avais pas vu venir, assez bien trouvé je dois dire, mais c'est à peu près tout.

C'est au niveau de la qualité d'écriture que j'ai vraiment le plus à redire. 
Je suis désolée mais j'ai trouvé ça creux, d'une platitude verbale rare, une écriture sans patte propre, sans force, sans charme, sans âme. 
Par exemple, les réflexions sur le métier de journaliste, notamment quand Kate fait office de formatrice pour son assistant Joe, sont clichées à  mort, et navrantes de lieux communs. 
Les dialogues sont pauvres, les répétions nombreuses. Bref, impossible pour moi d'y croire, de m'identifier, de ressentir de l'empathie pour Emma ou Angela. 

C'est vraiment dommage car les thèmes abordés, comme la relation mère-fille ou le poids du secret auraient pu faire écho en moi si je n'avais pas été si gênée par le style. (ou peut-être la traduction...)




jeudi 4 octobre 2018

LE DOUZIEME CHAPITRE, Jérôme Loubry - Calmann-Lévy


Après le remarquable "Les chiens de Détroit", Jérôme Loubry récidive avec "Le douzième chapitre."
Très différent de son premier opus qui se déroulait alors aux Etats-Unis, l'auteur a choisi de situer l'essentiel de son intrigue en Vendée, France.

Le roman aborde 2 tranches de vie : 
L'été 1986, dernier été à Saint-Hilaire-de-Riez pour Samuel et David avant la fermeture de l'usine dans laquelle travaillent leurs parents.
Août 2017, date à laquelle les mêmes Samuel et David se retrouvent avec un manuscrit étrange qui revient sur les événements qu'ils ont vécus ensemble durant cet été 86.
Samuel et David se connaissent depuis toujours. Ils ont passé l'essentiel de leur enfance ensemble, ont partagé de ces événements qui solidifient une amitié pour toujours. 
Tant et si bien que 30 ans plus tard, l'un est devenu écrivain (David), l'autre son éditeur (Samuel)
Ils reçoivent tous les deux ce manuscrit qui comprend 12 chapitres, envoyé avec la note suivante :
"L'un n'a pas entendu le chant de l'Amour : il est le sourd
L'autre a vu, mais a eu peur : il est le muet
Le dernier a abandonné alors que la solution se trouvait sous ses yeux : il est aveugle" 
Cela les oblige à revivre leur passé, en 1986, lors de ce dernier été en Vendée où l'un des leurs avait tragiquement disparu. 

La construction passé/présent est incontestablement celle que je préfère dans les romans que je lis. C'est une façon, certes assez classique, mais efficace de happer le lecteur, lui permettant de suivre à part égale, des histoires en deux temps, le maintenant dans un état de dépendance jouissif. 
Plus encore, j'aime beaucoup découvrir de quelle manière un auteur va parvenir à rassembler deux espaces temps pour n'en faire plus qu'un seul. 
Opération réussie pour Jérôme Loubry qui parvient, par un savant dosage, à maintenir le suspense ! Et je ne vous parle même pas de l'intrigue "policière", en tant que telle, je vous laisse la découvrir.


Avant tout, c'est un roman sur l'enfance. 
Je finis par croire que c'est un thème qui me poursuit dans mes lectures...
On se souvient tous de nos vacances familiales quand on était gosse. 
Pour peu que nos parents aient eu une maison dans un lieu précis, c'était chaque année la même destination ! Arrivée dans cet endroit qu'on connaissait par coeur, installation, reprise d'habitudes estivales, retrouvailles avec les copains du coin. 
Et surtout ... Diminution de la vigilance des parents, eux aussi en vacances. 
Grosso modo, ils nous foutaient la paix. C'est d'autant plus vrai quand l'enfance se déroule au milieu des coups, d'une violence vicieuse et intrinsèque qui vous fait vivre dans un état de peur permanent : les vacances sonnent alors comme un état de grâce, une parenthèse dans un quotidien morose et triste. 
Exactement ce que j'ai ressenti dans ce livre dont les descriptions de vacances de David correspondent à des émotions personnelles vécues. 
J'ai beaucoup aimé ce temps où l'innocence des enfants, les premières amitiés, les amours naissants contraste avec l'inquiétude des adultes dont les problèmes sont eux bien réels, laissant entrevoir un monde dans lequel on n'a pas du tout envie d'entrer....

Une belle dextérité aussi dans la manière de créer, à partir d'événements anodins, des habitudes qui vous poursuivent une vie entière. Il faut en effet toute une vie pour se construire des souvenirs...
"Sans se douter un instant que ce fantôme le poursuivrait toute son existence et toquerait à la porte de sa conscience à chaque fois qu'il boirait un café..."

Comme chez Guillaume Musso dans "La jeune fille et la nuit", le lecteur explore de belles réflexions sur le métier d'écrivain, qui semble être une interrogation omniprésente chez nos auteurs en ce moment. 
"L'écrivain, lui, il s'emmerde. Voilà pourquoi il invente des histoires. La routine morne et soporifique est donc nécessaire à son métier. "

"J'ai peur,(...)
De quoi ? 
D'être un personnage (...)
En tant que romancier, je passe mon temps à inventer des personnages. (...) Et là, j'ai peur d'être devenu à mon tour un personnage. J'ai l'impression que quelqu'un réécrit mon passé sans que j'aie quoi que ce soit à en redire."

Enfin, dédicace personnelle : merci de m'avoir fait découvrir Hiroshi Sugimoto. 
Ce tableau a déclenché beaucoup, beaucoup d'émotions... et même des larmes. 
Impossible de comprendre pourquoi....





Ligurian Sea de Hiroshi Sugimoto
"La perte des repères, le temps qui passe, la fusion parfaite entre deux entités."

mardi 2 octobre 2018

HEIMAEY, Ian Manook - Albin Michel


"Nous étions jeunes et larges d'épaules
Bandits joyeux, insolents et drôles
On attendait que la mort nous frôle
On the road again
On the road again."
Désolée Monsieur Manook, mais je dois être trop vieille pour connaitre la version de Tryo (que j'ai dû chercher). Ca c'est Lavilliers, ce sera toujours Lavilliers ;-)
Ok, j'arrête mes taquineries pour parler de votre bouquin. 

Après la mort de sa femme et le traumatisme familial que celle-ci a provoqué au sein de sa famille, Soulniz décide d'emmener sa fille Beckie en Islande, terre déjà foulée en 1973 alors qu'il n'était qu'un ado. C'est l'opération de la dernière chance pour reconquérir sa fille qui le considère responsable de la mort de sa mère et qui l'a fuit de nombreuses années. 
Soulniz espère que devant les lieux et paysages de ce pays un peu magique, le dialogue finira par se renouer entre sa fille et lui.
C'est sans compter le caractère de cette ado têtue qui est fermement décidée à emmerder son père par toutes les moyens.
C'est sans compter la résurgence d'un décès vieux de plus de 40 ans qui avait entaché les aventures islandaises du père. 

Vous me dites Islande ? j'ai déjà froid, c'est psychosomatique. Pas du tout envie d'aller me geler les orteils dans ce pays reculé qui m'évoque un No Man's land perdu au milieu de nulle part. 
Sauf que je vis en Californie, au chaud et que de temps en temps, j'aime lire des romans où on se caille. (Je sais, je suis un peu masochiste)

Ian Mannok a réussi un tour de force inespéré (pour mon mari surtout,  qui avait réussi à me trainer en Alaska, après une promesse dont je ne me souviens pas et une soirée légèrement arrosée) : envisager un trip en Islande en 2019 !! De mon plein gré !

Qu'on se le dise, ce bouquin est une ode à la terre islandaise ! 
Avant de commencer la lecture, j'ai pris en photo la carte du pays, je l'ai imprimée, et j'ai suivi le road trip de Beckie et Soulniz.
Tour de force absolu ? J'ai cherché TOUS les lieux évoqués par l'auteur en contemplant ébahie, des paysages de toute beauté, où l'homme ne semble pas être le bienvenu tant la nature a repris les pleins pouvoirs.
S'en est hypnotisant, fascinant, et diablement jouissif. 
"Heimaey" est un guide de voyage vers une contrée sauvage, bercée de contes et légendes plus fascinantes les une que les autres, qui donne au livre une ambiance irréelle, voire mystique. 
"Le soleil perce à travers les roches noires de l'horizon et creuse la lande d'ombres bleues dans lesquelles flamboient les corolles de pavots. Le lac se cuivre sous le ciel qui rosit."

Le livre s'ouvre sur une scène digne d'un "Mission Impossible". En quelques pages seulement, j'ai été happée par la promesse d'un livre riche en action, flagellée par les eaux furieuses qui s'écrasent sur les rochers.
L'histoire se monte progressivement, toute en détails et en construction millimétrée des personnages, comme la lecture que je ne souhaitais pas se voir finir tant l'invitation au voyage de Ian Mannok était forte. 
Une fois dans l'ambiance, impossible de quitter ces terres de son plein gré. 
J'ai beaucoup aimé la façon que l'auteur a de décrire cet univers presque hostile en vous poussant en même temps à vouloir vous y rendre à tout prix. 
Venez plonger dans les eaux volcaniques du Blue Lagoon, marcher sur le pont des Continents, découvrir les solfatares, les fulmars et l'étrange pouvoir des corbeaux. 
Venez vous dépayser dans des paysages subjuguants et envoûtants. Le tout peuplé de légendes (mention spéciale pour la malédiction du Nábrók), et d'un chant étrange dont je vous mets le lien plus bas. 
L'intrigue policière est très aboutie dans ce paysage lunaire, les personnages très réussis, tout particulièrement celui de Beckie qui m'a fait sourire étant moi même maman, et d'ado !
Dans cette ambiance chimérique, rajoutez l'émergence des instincts primaires dont le corps, dénué de tout artifice s'autorise un épanouissement dans une totale liberté.
"On ne peut que se présenter nu et désarmé devant tant de beauté."
Le livre n'est pas dénué de poésie, de reflexions sur notre monde, de nos incohérences humaines, et de magie.
"Pedda redast, petta kemur" est un mantra qui sonne comme la promesse certaine qu'il peut toujours y avoir un miracle, quelle que soit la situation, même désespérée. 

"Ami sais-tu que les mots d'amour 
Voyagent mal de nos jours
Tu partiras encore plus lourd 
On the road again
On the road again"

Bon voyage à tous !











lundi 24 septembre 2018

SEUL LE SILENCE, R.J Ellory - Sonatine





Le roman commence par le monologue d'un homme au soir de sa vie. 
Il se souvient....
Nous sommes en Géorgie, dans les années 30.
Joseph Vaughan perd son père à l'âge de 11 ans. Il se retrouve seul avec sa mère. 
Son enfance est jalonnée par l'école où son institutrice, Mademoiselle Alexandra Webber prend le rôle de mentor en découvrant les dons du petit garçon pour l'écriture, mais aussi par les meurtres de petites filles, meurtres sanglants, obscènes et terrifiants de brutalité qui surviennent dans le comté puis dans les villes avoisinantes. 
Joseph et quelques amis décident de créer un clan appelé les "Anges gardiens" qui se veut être le protecteur de toutes ces gamines menacées par un tueur en série. 
Projet illusoire puisque les meurtres continuent et sont de plus en plus terrifiants. 
La communauté toute entière, par peur de l'étranger, terrifiée par la seconde guerre mondiale dans laquelle les américains sont entrés de plein pied, voit dans un des leurs un coupable parfait. En mettant fin à ses jours, le coupable désigné assoit sa culpabilité, les meurtres s'arrêtent. 
Joseph va expérimenter plusieurs drames dans sa vie : un drame personnel terrible dont je ne vous dirai rien et l'état de santé qui se dégrade de sa mère. 
Il décide donc de déménager à New York, ville gigantesque dans laquelle il a toujours rêvé de vivre pour enfin avoir à portée de main la culture, un niveau intellectuel supérieur à ce qu'il connaît et les possibilités qui l'aideront à évoluer. 
Sauf que... La ville ne lui apporte pas que des satisfactions. Même si les rencontres qu'il y fait sont primordiales à son évolution, un autre drame effroyable va avoir des conséquences tragiques sur sa vie. Parallèlement, il découvrira que les meurtres de petites filles perdurent et que le coupable court donc toujours. 
De ce drame, naitra quelque chose de sublime, un aboutissement, une révélation. 


Tout d'abord, j'aimerai préciser que le titre original de ce roman est 
"A quiet belief in Angels". 
Seul le silence n'est pas une traduction adaptée lorsqu'on a lu ce livre. 
Il n'évoque pas "les Anges gardiens" omniprésents dans la première partie du roman, ni le titre du livre édité dans la seconde partie. 

Incontestablement, nous sommes ici en face d'un roman noir et non d'un thriller. 
Oui, il y a bien un tueur en série, oui il y a bien une enquête pour découvrir son identité, mais l'essentiel ne réside pas là. 
Joseph est un héros qui s'en prend plein la gueule, je ne peux pas l'écrire autrement. 
C'est d'ailleurs terrifiant de se dire qu'un être humain peut encore parvenir à se relever en ayant pris autant de coups. 

Sauf que, R.J Ellory se sert de cette souffrance, de cette douleur pour sublimer son écriture. 
Il entrelace des moments d'espérance qui s'approchent de la perfection du bonheur au sens philosophique du terme, et des moments d'une noirceur de puits sans fond où mettre fin à ses jours serait la seule option encore envisageable. 

Parce qu'il faut absolument parler de la puissance de son écriture !! 
Quelle écriture !
Pour être tout à fait honnête, en débutant la lecture, j'ai eu un peu peur. 
Dans les premières pages, nombreux étaient les mots à chercher dans le dictionnaire, mots que je n'avais jamais entendus de ma vie. 
Le langage est soutenu, comme une volonté d'expliciter parfaitement, en employant les bons termes, des idées précises, pour que le lecteur entre véritablement dans l'esprit des personnages avec une justesse qui ne prête aucun doute sur ce qu'il souhaite transmettre d'émotions. 
Ses phrases sont longues, précises, travaillées, riches en vocabulaire vous l'aurez compris, et tellement poétiques, notamment lorsqu' il décrit la nature, le décor ou l'exaltation de ses personnages. 
Ses digressions lors des retours dans le passé, pour appuyer un propos ou apporter un éclairage nouveau sur un personnage ou un fait, sont de toute beauté. 
Il plonge le lecteur avec brio dans le moi profond de Joseph avec une grande finesse d'analyse, l'envoûtant dans un tourbillon d'émotions profondes et vraies, faisant souffler le chaud puis le froid, pour développer avec plus de justesse encore le large panel des émotions humaines. 
Nous ne sommes pas dans un thriller à péripéties, où l'on trouve une action par page. 
Ici, nous sommes dans le domaine de l'intime, dans l'introspection, presque dans le peau à peau, entre le lecteur et Joseph. C'est extrêmement troublant comme sensation et c'est la première fois que je le ressens avec autant de force. 
Son écriture vous ensorcèle tellement que vous avez parfois envie d'arrêter la lecture parce qu'elle est trop dure dans ce qu'elle fait vivre aux personnages mais vous ne pouvez pas parce qu'il a réussi à vous happer, à vous hameçonner, à vous prendre dans ses filets tant et si bien que continuer est le seul choix possible. 
C'est un raconteur d'histoire, qui prend son temps en peignant le dureté d'un destin, en parvenant à faire apparaitre une ultime substantifique moelle : le but d'une vie, résoudre une équation, s'affranchir d'une promesse faite, livrer au monde un témoignage.

L'écriture est résolument à consonance américaine. Pas vraiment étonnant puisque dans une partie de sa vie passée à l'orphelinat, R.J Ellory découvre Truman Capote (dont le livre lui est d'ailleurs dédié), Harper Lee, Ernest Hemingway, William Faulkner. 
Artiste aux multiples talents : il joue de la trompette, fait des études d'arts et se passionne pour la photographie. 
Aujourd'hui encore, je suis souvent admirative devant les clichés qu'il poste sur sa page Facebook, photos de toute beauté dans lesquelles on sent toujours l'oeil avisé du photographe et les émotions incroyables qu'elles provoquent en moi en tout cas, d'ambiance feutrée, d'esprit apaisé ou au contraire d'une atmosphère terriblement inquiétante. 
Comme son écriture, sa photographie démontre une sensibilité extrême à ce qui l'entoure. 
Il fait également partie d'un groupe, les Whiskeys Poets dont le dernier album "Low Country" a des résonances singulières. 
Tous les éléments sont réunis pour que ses livres deviennent des films tant la conscience de ce qui l'entoure est forte, en plus du texte et des mots qui semblent primordiaux à ses yeux, l'environnement dans lequel il est plongé semble nécessaire, voir vital à son oeuvre. 
Ici, le contexte historique, la seconde guerre mondiale à laquelle les Etats-Unis finissent par prendre part, constitue le socle d'une histoire qui révèle une frange de la nature humaine, celle de la peur de l'Autre : un américain ne pourrait commettre ces meurtres, seul un étranger en serait capable !


Les thèmes abordés sont multiples. Je n'en aborderai que quelque-uns qui m'ont marqués parce qu'omniprésents : 

La vie :
"Et lorsqu'on nous en donne une, nous en souhaitons deux, ou trois, ou plus, oubliant si facilement que celle que nous avions a été gaspillée."

La mort :
"La Mort vint ce jour-là. Appliquée, méthodique, indifférente aux us et aux coutumes ; ne respectant ni la Pâque, ni la Noël, ni aucune célébration ou tradition. La Mort vint, froide et insensible, pour prélever l’impôt de la vie, le prix à payer pour respirer. Et lorsqu’Elle vint je me tenais dans la cour sur la terre sèche parmi les mauvaises herbes, le mouron blanc et les gaulthéries."

La lecture et l'écriture : 
"Tu veux écrire, alors écris, mais rappelle-toi toujours d'écrire la vérité telle que tu la vois, et non comme les autres veulent qu'on la voie."
"Ecrire peut servir à exorciser la peur et la haine ; ça peut être un moyen de surmonter les préjugés et la douleur. Au moins, si tu sais écrire, tu as une chance de t'exprimer... Tu peux offrir tes pensées au monde, et même si personne ne les lit ou ne les comprend, elles ne sont plus piégées au fond de toi. Si tu les gardes... si tu les gardes en toi (...), un jour tu risques d'exploser."

L'enfance : 
"Ce que nous nous rappelons de notre enfance nous nous le rappelons pour toujours - fantômes permanents, estampés, écrits, imprimés, éternellement vus." Cynthia Ozic 

Les relations entre les êtres sont spécialement étoffées. J'ai particulièrement aimé cette relation incroyable avec sa mère, si lucide, si pleine de philosophie de la vie, si clairvoyante, dont l'humour parfois grinçant, toujours décent fait de son personnage un être d'exception. 
"Crois-moi, Joseph Vaughan, toute Américaine vivant en Géorgie qui a entendu parler d'Adolf Hitler et de la guerre en Europe, je te dirai que cette femme est une personne cultivée et intelligente."
De même, les liens qui unissent Joseph à ses mentors, d'abord son institutrice, puis, plus tard, Hennessy sont bouleversantes de sincérité et d'authenticité.  C'est grâce aux autres aussi qu'un être peut se construire. 

Ce roman noir est au fond le chemin d'une vie, l'introspection nécessaire et l'analyse de ce qu'un être peut vivre tout au long de sa construction pour aboutir à ce qu'il est, à la fin. 
Ne cherchez pas ici les motivations du tueur dont vous connaitrez l'identité en fin de roman, ce n'est pas le plus important et finalement tout sauf nécessaire. 






 J.R Ellory à Saint-Maur en poche, interviewé par Yvan Fauth.








mercredi 19 septembre 2018

LEURS ENFANTS APRES EUX, Nicolas Mathieu - Actes Sud



Eté 1992, Anthony a 14 ans. Il vit dans une petite ville fictive de Lorraine, Heillange où le temps semble s'être arrêté en même temps que les hauts-fourneaux qui ne fonctionnent plus et a mis l'essentiel de la population au chômage. 
Le licenciement du père a détraqué sa famille, comme tant d'autres...
L'argent qui vient à manquer condamne les adolescents de cette ville à zoner là, tout l'été. 
Ils passent leur temps à faire des conneries, à fumer des joints, à boire plus que de raison et à profondément s'emmerder. Car rien ne se passe dans cette vallée, tout semble être en stand-by comme si le temps s'était arrêté. 

Le lecteur va suivre trois personnages essentiels pour étayer son propos, Anthony, Hacine et Stéphanie, de milieux différents, pendant 4 étés (1992, 1994, 1996 et 1998), de 14 à 20 ans, comme s'il devenait le témoin un peu voyeur de vies dans lesquelles il ne se passe finalement pas grand chose. 

Avez-vous déjà passé quelques jours en Lorraine ? C'est souvent le chemin que je prenais pour aller de Strasbourg à Paris... Mon mari a vécu plusieurs années a Sarreguemines.
C'est triste à pleurer, pire encore quand il pleut. On a une sensation de fin de monde en passant là qui vous donne envie de vous pendre...
Heillange n'existe pas mais Hayange, oui. Ayez la curiosité de taper ce nom sur internet : vous y verrez les hauts-fourneaux et aurez une bonne idée de ce que l'auteur a voulu retranscrire. 
(Je fais un aparté pour vous indiquer que Nicolas Mathieu est Vosgien de naissance, moi Alsacienne. Quand j'étais petite, mes grands-parents me disaient que les enfants vosgiens avaient des oreilles décollées car leurs parents les soulevaient par là, depuis le sommet des Vosges, pour leur montrer le monde - Cela revenait à dire qu'ils vivaient dans un trou paumé, loin de toute civilisation, vous voyez le niveau ?)

Cette ville connait donc une crise économique considérable. La majeur partie de la population travaillait dans ces hauts-fourneaux et se retrouve donc dans une situation catastrophique. 
Leurs enfants, subissent de plein fouet les conséquences de ce chômage de masse. 
Une spirale infernale s'enclenche : l'alcool plus que de raison, la violence, la "beaufitude" grandissante, la peur de l'autre, celui qui vient vous piquer votre boulot, la montée du racisme. La boucle est bouclée. 

Trois personnages pour illustrer un propos :
Anthony : milieu défavorisé, père alcoolique et violent faisant régner la terreur sur la famille entière, mère tampon en recherche constante de paix familiale.
Hacine : fils d'immigré, toujours à l'affût de petites combines pour s'enrichir, bagarreur, en révolte, redressé par un père qui a de vraies valeurs morales. 
Stéphanie : petite nana qui fait fantasmer tous les garçons du coin, allume beaucoup, se refuse souvent, parents issus d'un milieu bourgeois.

Ces ados sont tous différents mais ont un point commun : l'envie de se tirer de ce bled !
L'idée du la fuite apparait comme un nouvel eldorado et offre les perpectives d'une nouvelle vie, sans ennui, cause première de cette envie impérieuse de partir. 
Puis, la volonté de "tuer le père", se démarquer de ses parents, tellement beaufs, trop cons, qui vous pourrissent la vie avec leurs idées pauvres et polluantes, un désir absolu de fuir son milieu. La figure parentale que Nicolas Mathieu offre dans ce livre est absolument glaçante. Seul le père de Hacine, l'immigré donc, celui qu'on voudrait faire fuir à coup de pompes dans les fesses, semble avoir une morale. L'ironie est grinçante.

Une question essentielle est posée par l'auteur, dans ce roman : 
Comment un ado peut-il survivre dans une ville morte et quel avenir peut-il bien avoir quand son présent est déjà si sombre et qu'il n'a que 14 ans ? 
Le passage vers le monde adulte est un chemin de croix sur lequel deux directions possibles s'affrontent continuellement : reproduire l'exemple parental ou totalement s'en démarquer.

Dans la Tribune du 15/06/2018, Grégoire Normand écrivait qu'il faut 6 générations pour que les enfants nés dans une famille au bas de l'échelle sociale atteignent le revenu moyen. 
L'ascenseur social a beaucoup de mal à fonctionner. La mobilité inter-générationnelle est en panne.
Parcontre, ceux qui se trouvent déjà au sommet y restent.  
Le roman de Nicolas Mathieu montre exactement cela. Il nous offre un Polaroïd des années 90 et vous donne un début de réponse sur comment les personnages sont susceptibles d'évoluer, en fonction de la catégorie socio professionnelle dans laquelle ils naissent, et de leur histoire familiale.
De ce point de vue là, j'ai retrouvé du Zola dans son écriture et sa façon de dépeindre un monde pessimiste, noir, pesant et quasi sans once d'espoir. 

Quand même, finissons cette chronique sur une note plus gaie!
C'est aussi le roman des premiers émois amoureux, des premiers "plotages", des découvertes du corps de l'autre, des papillons dans le ventre, du désir qui monte et des besoins de sexe. 
De l'envie de posséder,
Du désir qui hante,
Des fantasmes qui ne quittent plus l'esprit. 
J'ai redécouvert ces émotions particulières comme si mon corps s'en rappelait mais en avait un peu enterré le souvenir. 
C'était bon d'avoir cet âge où l'essentiel des préoccupations était de savoir quel corps conquérir !

Dans une interview récente, Nicolas Mathieu disait qu'"écrire c'est faire la guerre à la vie."
Que l'écriture sert à rendre les coups,
Parce que "la vie cogne dure".
Son écriture enfonce les portes de la mémoire, celles qu'on avait fermées à triple tour.
Par honte de ses parents,
Honte de sa région, 
Ou honte de ses actes qu'on trouve aujourd'hui stupides parce qu'on raisonne comme nos parents. 
Et oui, on s'est pris 30 ans dans la tronche, inutile de le nier. La boucle est bouclée !
Enfin presque...
Parce que l'histoire recommence avec nos enfants, 
et leurs enfants après eux ;-)



Mots et Maux de l'auteur :
"AU DÉPART, ON POURRAIT TENTER CETTE HYPOTHÈSE : un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures. Ici, j’en verrais trois, disons les miennes.
D’abord, l’adolescence. J’ai été cet enfant qui finit, qui rêve de sortir avec la plus belle fille du bahut, et veut sa part du gâteau. Et puis la plus belle fille ne veut rien savoir, le monde reste insaisissable, le temps passe et c’est encore le pire. Il y aura des étés, des flirts, les poils qui poussent, la voix qui mue. Ce sera le plus beau de la vie, et le plus cruel aussi. Dans une histoire, j’essaierai de mettre des mots là-dessus, la cicatrice à partir de quoi tout commence.
L’autre plaie, ce serait celle du social et des distances. Quand j’étais petit, on m’a raconté un mensonge, que le monde s’offrait à moi tel quel, équitable, transparent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut-être grâce aux livres, le voile s’est déchiré et j’ai commencé à comprendre. Cette leçon des écarts, des legs et des signes distinctifs, cette vérité des places et des hiérarchies, ce sera mon carburant.
Enfin, il y a ce départ. Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire."

dimanche 16 septembre 2018

LE MALHEUR DU BAS, Inès Bayard - Albin Michel


Marie a été une petite fille choyée, dans une famille aimante où elle était le centre de tout. 
Toujours encouragée, passionnément aimée de ses parents, libre de ses choix, elle n'a pas connu les affres d'une enfance difficile ou malheureuse.
C'est naturellement, que devenue femme, elle choisit de poursuivre une vie calme, auprès de Laurent son mari, avocat brillant qui l'aime d'un amour doux et profond. 
Ensemble, ils ont une vie agréable, chacun un métier intéressant, une vie bien réglée autour d'amis, de sorties, et de projets communs. 
Un soir, en sortant de son travail, Marie accepte que son patron, directeur de la banque pour laquelle elle travaille, la raccompagne chez elle en voiture. 
Dans un parking sombre, à deux pas de chez elle, alors que son mari dîne avec ses collègues, les portières de la voiture se verrouillent, son patron lui saute dessus et la viole. 
En rentrant chez elle, elle sait déjà que jamais elle ne parlera de ce qui lui est arrivé.
Son mari "la regarderait toujours différemment, plus seulement comme sa femme, mais comme la victime, la femme qui s'est fait violer, sodomiser en premier par un autre sexe que le sien."
Le roman s'ouvre sur une scène terrible dans laquelle, Marie a cuisiné un repas de fête agrémenté de médicaments, d'anti-gel et de mort au rat. Sans remords, consciente que c'est la seule solution qu'il lui reste, elle tue, en toute conscience, son fils et son mari.

Après le viol, commence alors une lente descente aux enfers, une spirale du silence dont Marie ne peut plus s'échapper. 
Elle remet en question toute sa vie qu'elle trouve finalement tellement insipide et factice, puisque chacun se targue de la connaitre mieux que personne et que personne justement n'a rien vu. 
La montée de la haine surgit, comme seule échappatoire à l'aveuglement collectif. 
"Entourée et seule, accompagnée et abandonnée de tous".
Elle dresse alors un terrible portrait de la vie conjugale en général, de la sienne en particulier, haïssant  de plus en plus son aveugle de mari qui très loin de se rendre compte de ce qui s'est passé dans le corps de sa femme, lui fait l'amour un peu rudement le lendemain, accentuant cette sensation terrible de n'être plus qu'un trou. 
Le lecteur aura également droit à de belles envolées sur la sexualité masculine, mises en exergue par la souffrance de la chair, les terribles dégâts psychologiques intrinsèques au silence, une sexualité féminine changée à jamais. 


Vous l'aurez compris, à cause de la scène d'entrée, un enfant est né, le petit Thomas.
Marie est donc forcée à être mère. C'est un projet qu'elle avait avec son mari, mais après le viol, le rapport avec son mari, elle est persuadée que cet enfant est celui de son violeur. 
Elle ne veut donc pas en entendre parler. Elle s'organise pour le faire disparaitre, le bébé s'accroche et naît. 
Comment être mère quand on ne veut pas l'être ? 
Et comment s'en sortir face à la société qui vous juge quand vous ne câlinez pas, ne "gagatisez" pas devant la bouille de votre enfant ? 
Inès Bayard évoque avec justesse le poids des conventions sociales, les regards lourds de jugement des autres mères, celles qui ont tout sacrifié sur l'autel de la maternité et sont passées de femmes à mères, quittant leur boulot pour rester à la maison à élever leur progéniture. 
Marie ne veut pas être contrainte à nouveau, Marie veut travailler, Marie veut oublier, Marie veut reprendre sa vie là où elle l'a laissée. 
"La terrible vérité des femmes au foyer apparaît seulement quand ces femmes se retrouvent face à leurs ennemies devenues les femmes actives."

Inès Bayard a choisi d'évoquer le viol,  et le sexe en général de manière très crue, comme si, le poids des mots devait être aussi lourd et violent que les actes vécus. 
Les scènes sont effroyables de réalisme, accentuées par des phrases courtes, aux mots choisis. Elle ne laisse aucun doute quant à ses intentions de faire comprendre clairement le poids du traumatisme sur la vie future et ses conséquences. 
Une lente transformation s'opère au fil des pages : comment Marie va  subrepticement passer de victime à bourreau et comment une idée totalement démente finit par germer dans un esprit auparavant sain, pour prendre la forme d'un mot : infanticide. 

Les portrait de femmes sont très réussis dans ce livre et il est troublant de constater à quel point le silence de Marie engendre finalement le silence de ses proches. Par respect de la vie de l'Autre, par discrétion, par volonté de ne pas bouleverser l'équilibre familial ? A vous de juger.
Enfin, j'ai trouvé intéressant de pouvoir me plonger dans le psychisme d'une femme qui prend une décision contraire à tout ce à quoi je crois, qui va totalement à l'encontre de ce que j'assène à longueur de journée à mes filles : parler, dire, raconter, comme une étape nécessaire et indispensable à l'équilibre entre le corps et la tête. 

Ce livre vous projette dans le corps et l'âme d'une femme qui n'a plus rien à perdre parce qu'elle a déjà tout perdu, un soir, dans un parking. 
Peut-être une façon aussi de faire prendre conscience à celles qui voudraient fait ce choix, se taire, des conséquences dramatiques d'une telle décision. 











INEXORABLE, Claire FAVAN - Robert Laffont / La Bête Noire

Pas facile de chroniquer ce livre sans en dévoiler beaucoup, et surtout, beaucoup trop. Je vais donc prendre mille précautions et parler...