mercredi 19 septembre 2018

LEURS ENFANTS APRES EUX, Nicolas Mathieu - Actes Sud



Eté 1992, Anthony a 14 ans. Il vit dans une petite ville fictive de Lorraine, Heillange où le temps semble s'être arrêté en même temps que les hauts-fourneaux qui ne fonctionnent plus et a mis l'essentiel de la population au chômage. 
Le licenciement du père a détraqué sa famille, comme tant d'autres...
L'argent qui vient à manquer condamne les adolescents de cette ville à zoner là, tout l'été. 
Ils passent leur temps à faire des conneries, à fumer des joints, à boire plus que de raison et à profondément s'emmerder. Car rien ne se passe dans cette vallée, tout semble être en stand-by comme si le temps s'était arrêté. 

Le lecteur va suivre trois personnages essentiels pour étayer son propos, Anthony, Hacine et Stéphanie, de milieux différents, pendant 4 étés (1992, 1994, 1996 et 1998), de 14 à 20 ans, comme s'il devenait le témoin un peu voyeur de vies dans lesquelles il ne se passe finalement pas grand chose. 

Avez-vous déjà passé quelques jours en Lorraine ? C'est souvent le chemin que je prenais pour aller de Strasbourg à Paris... Mon mari a vécu plusieurs années a Sarreguemines.
C'est triste à pleurer, pire encore quand il pleut. On a une sensation de fin de monde en passant là qui vous donne envie de vous pendre...
Heillange n'existe pas mais Hayange, oui. Ayez la curiosité de taper ce nom sur internet : vous y verrez les hauts-fourneaux et aurez une bonne idée de ce que l'auteur a voulu retranscrire. 
(Je fais un aparté pour vous indiquer que Nicolas Mathieu est Vosgien de naissance, moi Alsacienne. Quand j'étais petite, mes grands-parents me disaient que les enfants vosgiens avaient des oreilles décollées car leurs parents les soulevaient par là, depuis le sommet des Vosges, pour leur montrer le monde - Cela revenait à dire qu'ils vivaient dans un trou paumé, loin de toute civilisation, vous voyez le niveau ?)

Cette ville connait donc une crise économique considérable. La majeur partie de la population travaillait dans ces hauts-fourneaux et se retrouve donc dans une situation catastrophique. 
Leurs enfants, subissent de plein fouet les conséquences de ce chômage de masse. 
Une spirale infernale s'enclenche : l'alcool plus que de raison, la violence, la "beaufitude" grandissante, la peur de l'autre, celui qui vient vous piquer votre boulot, la montée du racisme. La boucle est bouclée. 

Trois personnages pour illustrer un propos :
Anthony : milieu défavorisé, père alcoolique et violent faisant régner la terreur sur la famille entière, mère tampon en recherche constante de paix familiale.
Hacine : fils d'immigré, toujours à l'affût de petites combines pour s'enrichir, bagarreur, en révolte, redressé par un père qui a de vraies valeurs morales. 
Stéphanie : petite nana qui fait fantasmer tous les garçons du coin, allume beaucoup, se refuse souvent, parents issus d'un milieu bourgeois.

Ces ados sont tous différents mais ont un point commun : l'envie de se tirer de ce bled !
L'idée du la fuite apparait comme un nouvel eldorado et offre les perpectives d'une nouvelle vie, sans ennui, cause première de cette envie impérieuse de partir. 
Puis, la volonté de "tuer le père", se démarquer de ses parents, tellement beaufs, trop cons, qui vous pourrissent la vie avec leurs idées pauvres et polluantes, un désir absolu de fuir son milieu. La figure parentale que Nicolas Mathieu offre dans ce livre est absolument glaçante. Seul le père de Hacine, l'immigré donc, celui qu'on voudrait faire fuir à coup de pompes dans les fesses, semble avoir une morale. L'ironie est grinçante.

Une question essentielle est posée par l'auteur, dans ce roman : 
Comment un ado peut-il survivre dans une ville morte et quel avenir peut-il bien avoir quand son présent est déjà si sombre et qu'il n'a que 14 ans ? 
Le passage vers le monde adulte est un chemin de croix sur lequel deux directions possibles s'affrontent continuellement : reproduire l'exemple parental ou totalement s'en démarquer.

Dans la Tribune du 15/06/2018, Grégoire Normand écrivait qu'il faut 6 générations pour que les enfants nés dans une famille au bas de l'échelle sociale atteignent le revenu moyen. 
L'ascenseur social a beaucoup de mal à fonctionner. La mobilité inter-générationnelle est en panne.
Parcontre, ceux qui se trouvent déjà au sommet y restent.  
Le roman de Nicolas Mathieu montre exactement cela. Il nous offre un Polaroïd des années 90 et vous donne un début de réponse sur comment les personnages sont susceptibles d'évoluer, en fonction de la catégorie socio professionnelle dans laquelle ils naissent, et de leur histoire familiale.
De ce point de vue là, j'ai retrouvé du Zola dans son écriture et sa façon de dépeindre un monde pessimiste, noir, pesant et quasi sans once d'espoir. 

Quand même, finissons cette chronique sur une note plus gaie!
C'est aussi le roman des premiers émois amoureux, des premiers "plotages", des découvertes du corps de l'autre, des papillons dans le ventre, du désir qui monte et des besoins de sexe. 
De l'envie de posséder,
Du désir qui hante,
Des fantasmes qui ne quittent plus l'esprit. 
J'ai redécouvert ces émotions particulières comme si mon corps s'en rappelait mais en avait un peu enterré le souvenir. 
C'était bon d'avoir cet âge où l'essentiel des préoccupations était de savoir quel corps conquérir !

Dans une interview récente, Nicolas Mathieu disait qu'"écrire c'est faire la guerre à la vie."
Que l'écriture sert à rendre les coups,
Parce que "la vie cogne dure".
Son écriture enfonce les portes de la mémoire, celles qu'on avait fermées à triple tour.
Par honte de ses parents,
Honte de sa région, 
Ou honte de ses actes qu'on trouve aujourd'hui stupides parce qu'on raisonne comme nos parents. 
Et oui, on s'est pris 30 ans dans la tronche, inutile de le nier. La boucle est bouclée !
Enfin presque...
Parce que l'histoire recommence avec nos enfants, 
et leurs enfants après eux ;-)



Mots et Maux de l'auteur :
"AU DÉPART, ON POURRAIT TENTER CETTE HYPOTHÈSE : un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures. Ici, j’en verrais trois, disons les miennes.
D’abord, l’adolescence. J’ai été cet enfant qui finit, qui rêve de sortir avec la plus belle fille du bahut, et veut sa part du gâteau. Et puis la plus belle fille ne veut rien savoir, le monde reste insaisissable, le temps passe et c’est encore le pire. Il y aura des étés, des flirts, les poils qui poussent, la voix qui mue. Ce sera le plus beau de la vie, et le plus cruel aussi. Dans une histoire, j’essaierai de mettre des mots là-dessus, la cicatrice à partir de quoi tout commence.
L’autre plaie, ce serait celle du social et des distances. Quand j’étais petit, on m’a raconté un mensonge, que le monde s’offrait à moi tel quel, équitable, transparent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut-être grâce aux livres, le voile s’est déchiré et j’ai commencé à comprendre. Cette leçon des écarts, des legs et des signes distinctifs, cette vérité des places et des hiérarchies, ce sera mon carburant.
Enfin, il y a ce départ. Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire."

dimanche 16 septembre 2018

LE MALHEUR DU BAS, Inès Bayard - Albin Michel


Marie a été une petite fille choyée, dans une famille aimante où elle était le centre de tout. 
Toujours encouragée, passionnément aimée de ses parents, libre de ses choix, elle n'a pas connu les affres d'une enfance difficile ou malheureuse.
C'est naturellement, que devenue femme, elle choisit de poursuivre une vie calme, auprès de Laurent son mari, avocat brillant qui l'aime d'un amour doux et profond. 
Ensemble, ils ont une vie agréable, chacun un métier intéressant, une vie bien réglée autour d'amis, de sorties, et de projets communs. 
Un soir, en sortant de son travail, Marie accepte que son patron, directeur de la banque pour laquelle elle travaille, la raccompagne chez elle en voiture. 
Dans un parking sombre, à deux pas de chez elle, alors que son mari dîne avec ses collègues, les portières de la voiture se verrouillent, son patron lui saute dessus et la viole. 
En rentrant chez elle, elle sait déjà que jamais elle ne parlera de ce qui lui est arrivé.
Son mari "la regarderait toujours différemment, plus seulement comme sa femme, mais comme la victime, la femme qui s'est fait violer, sodomiser en premier par un autre sexe que le sien."
Le roman s'ouvre sur une scène terrible dans laquelle, Marie a cuisiné un repas de fête agrémenté de médicaments, d'anti-gel et de mort au rat. Sans remords, consciente que c'est la seule solution qu'il lui reste, elle tue, en toute conscience, son fils et son mari.

Après le viol, commence alors une lente descente aux enfers, une spirale du silence dont Marie ne peut plus s'échapper. 
Elle remet en question toute sa vie qu'elle trouve finalement tellement insipide et factice, puisque chacun se targue de la connaitre mieux que personne et que personne justement n'a rien vu. 
La montée de la haine surgit, comme seule échappatoire à l'aveuglement collectif. 
"Entourée et seule, accompagnée et abandonnée de tous".
Elle dresse alors un terrible portrait de la vie conjugale en général, de la sienne en particulier, haïssant  de plus en plus son aveugle de mari qui très loin de se rendre compte de ce qui s'est passé dans le corps de sa femme, lui fait l'amour un peu rudement le lendemain, accentuant cette sensation terrible de n'être plus qu'un trou. 
Le lecteur aura également droit à de belles envolées sur la sexualité masculine, mises en exergue par la souffrance de la chair, les terribles dégâts psychologiques intrinsèques au silence, une sexualité féminine changée à jamais. 


Vous l'aurez compris, à cause de la scène d'entrée, un enfant est né, le petit Thomas.
Marie est donc forcée à être mère. C'est un projet qu'elle avait avec son mari, mais après le viol, le rapport avec son mari, elle est persuadée que cet enfant est celui de son violeur. 
Elle ne veut donc pas en entendre parler. Elle s'organise pour le faire disparaitre, le bébé s'accroche et naît. 
Comment être mère quand on ne veut pas l'être ? 
Et comment s'en sortir face à la société qui vous juge quand vous ne câlinez pas, ne "gagatisez" pas devant la bouille de votre enfant ? 
Inès Bayard évoque avec justesse le poids des conventions sociales, les regards lourds de jugement des autres mères, celles qui ont tout sacrifié sur l'autel de la maternité et sont passées de femmes à mères, quittant leur boulot pour rester à la maison à élever leur progéniture. 
Marie ne veut pas être contrainte à nouveau, Marie veut travailler, Marie veut oublier, Marie veut reprendre sa vie là où elle l'a laissée. 
"La terrible vérité des femmes au foyer apparaît seulement quand ces femmes se retrouvent face à leurs ennemies devenues les femmes actives."

Inès Bayard a choisi d'évoquer le viol,  et le sexe en général de manière très crue, comme si, le poids des mots devait être aussi lourd et violent que les actes vécus. 
Les scènes sont effroyables de réalisme, accentuées par des phrases courtes, aux mots choisis. Elle ne laisse aucun doute quant à ses intentions de faire comprendre clairement le poids du traumatisme sur la vie future et ses conséquences. 
Une lente transformation s'opère au fil des pages : comment Marie va  subrepticement passer de victime à bourreau et comment une idée totalement démente finit par germer dans un esprit auparavant sain, pour prendre la forme d'un mot : infanticide. 

Les portrait de femmes sont très réussis dans ce livre et il est troublant de constater à quel point le silence de Marie engendre finalement le silence de ses proches. Par respect de la vie de l'Autre, par discrétion, par volonté de ne pas bouleverser l'équilibre familial ? A vous de juger.
Enfin, j'ai trouvé intéressant de pouvoir me plonger dans le psychisme d'une femme qui prend une décision contraire à tout ce à quoi je crois, qui va totalement à l'encontre de ce que j'assène à longueur de journée à mes filles : parler, dire, raconter, comme une étape nécessaire et indispensable à l'équilibre entre le corps et la tête. 

Ce livre vous projette dans le corps et l'âme d'une femme qui n'a plus rien à perdre parce qu'elle a déjà tout perdu, un soir, dans un parking. 
Peut-être une façon aussi de faire prendre conscience à celles qui voudraient fait ce choix, se taire, des conséquences dramatiques d'une telle décision. 











vendredi 14 septembre 2018

HELENA, Jérémy Fel - Rivages


Hayley a perdu sa mère lorsqu'elle avait 12 ans dans un accident de voiture. Parce qu'elle aimait le golf et pour lui rendre hommage, elle décide de partir chez sa tante dans le Missouri pour participer à un entrainement digne de ce nom afin de remporter le World Championship organisé à Dallas 3 semaines plus tard. 
Quittant Wichita en voiture,  elle tombe malheureusement en panne. Elle est obligée de sortir de l'autoroute et se retrouve au fin fond du Kansas. 
Heureusement, Norma, mère de 3 enfants, Graham, Tommy et Cindy vient à son secours et lui propose de l'héberger le temps que sa voiture soit réparée. 
C'est là que les principaux personnages du roman se rencontrent, une centaine de pages après le début du roman. 
Les jalons sont posés. 

Le récit se construit par une alternance des voix. 
Chaque protagoniste prend tour à tour la parole pour raconter la suite du roman ou revenir sur le passé permettant ainsi au lecteur de mieux comprendre toute l'amplitude des luttes qui se jouent ici, sous un soleil écrasant, au milieu des champs de maïs. 
Nous sommes donc dans le Kansas, chez les Rednecks. 
Définition ? Littéralement "nuques rouges" (souvent à cause du travail dans les champs) désignant un américain de classe moyenne vivant dans le sud (ok, on est plutôt au centre du pays), en milieu rural, et votant majoritairement républicain. 
Ca y est ? Vous y êtes ? En d'autres termes, on dirait bienvenue chez les ploucs. 

Quatre personnages principaux nous racontent l'histoire : 
Hayley issue d'un milieu aisée, fréquentant une jeunesse dorée qui fait la fête, sniffe de la coke, s'essaie aux premières aventures sexuelles à l'abri des volets fermés dans des soirées privées. 
Norma, mère de famille, veuve, la quarantaine, qui élève ses 3 enfants dans une région paumée où tout espoir semble mort, toute perspective d'avenir compromise, dans une maison maudite où des drames terribles ont eu lieu.
Son ainé, Graham est le fruit d'un amour éperdu qui s'est terminé tragiquement. Il est en quelque sorte le pilier de la famille, le seul qui rêve encore de fuir ce trou à rats et de partir commencer une nouvelle vie à New York en y faisant une école de photo. Le seul qui semble encore rationnel et lucide.
Tommy, son jeune frère n'a eu d'enfance que le nom. Il garde de ses jeunes années de terribles séquelles qui le font sombrer dans une folie de plus en plus vicieuse. Il est habité par une haine féroce et ne rêve que de violence pour asseoir ses volontés. 
Cyndi est une petite fille, totalement sous le joug de sa mère, qui ne vit que pour réaliser les rêves de celle-ci, une poupée vêtue de rose qu'on pose là parce qu'elle fait joli. Son enfance se résume à répéter des numéros de danse pour un futur concours de reine de beauté, le truc bien glauque spécialité ricaine. 
Les destins de ces personnages vont donc se retrouver liés à cause d'une banale panne de voiture, preuve est si nécessaire, que les grands malheurs ne naissent pas toujours d'évènements extraordinaires. 

Je tiens à souligner la profondeur des personnages dans ce livre ! Quel boulot magistral !!
Jérémy Fel explore l'âme humaine avec pertes et fracas. La psychologie de chaque protagoniste est décortiquée, son passé inventorié, ses failles explorées, ses émotions perquisitionnées. A travers leur passé notamment, le lecteur a la faculté de comprendre le cheminement de vie et d'accepter, parfois, la logique de certaines situations  devenues inévitables. 
Car, ces personnages ne sont pas manichéens, loin de là. Ils sont sur la tangente, au bord du précipice, navigant sans cesse entre le vital et le futil, l'amour et la haine, le bonheur et la colère, tant est si bien que le lecteur finit par s'émouvoir de l'un d'eux alors qu'il le détestait cordialement 2 chapitres auparavant. Les limites entre le bien et le mal sont aussi ténues pour les personnages, qu'elles le sont pour le lecteur. 
On plaint celui qu'on avait détesté,
On hait celui qui a souffert.

J'aime particulièrement lorsqu'un auteur va taper là où ça fait le plus mal : dans les tréfonds de l'enfance, dans des souvenirs oubliés consciemment par un réflexe d'auto-protection  mais présents inconsciemment, qui ressortent au moment où on ne s'y attendait pas, par une manifestation du corps qui lui, n'a rien oublié. 
Une question pertinente, implicitement posée par l'auteur : quel est le pouvoir du traumatisme? Est-il guérissable ? Comment ? 
Qu'en est-il quand ce traumatisme est accompagné du silence ? On n'en parle pas, on le tait, on le cache, pire encore, on sait que quelqu'un est au courant et n'en a rien révélé. 
Jérémy Fel nous le démontre : se taire c'est s'exposer à une  future explosion, à une implosion inévitable de le cellule familiale. 
Quel est le poids de la rancune liée à un traumatisme dans la construction d'un être humain?
Les flashs backs sont extrêmement bien réussis et donnent au récit un éclairage certes nouveau, mais aussi émouvant surtout lorsqu'on à faire à faire à des scènes de cruauté pure. 

Quand on parle d'enfance, on parle bien sûr de la relation mère-enfant, premier lien tout puissant. 
"L'amour d'une mère change tout."Les grands criminels aussi ont eu une mère. La mère peut engendrer une victime ou un bourreau, souvent indépendamment de l'amour qu'elle porte à son enfant. 
Parce qu'avant d'être une mère, on est une femme. Alors, certains lecteurs peuvent penser que les personnages sont stéréotypés. Je m'inscris en faux. Ils sont peut-être stéréotypés pour un français.... 
Il faut savoir qu'aux Etats-unis, lorsqu'une femme est mère, elle oublie complètement son statut de femme. Elle se dévoue corps et âme à ses enfants, abandonnant parfois la Morale, passant l'éponge sur tout, perdant aussi de vue des principes d'éducation élémentaires qui semblent logiques pour un européen. La mère annihile totalement la femme. 
J'ai trouvé  le personnage de Norma criant de vérité, crédible à 200% et ressemblant aux mères que je croise tous les jours à l'école ! Oui, je sais c'est flippant ! Et je ne vis pas dans le Kansas !

Alors oui, l'ambiance est très noire, malgré le soleil brûlant. Comme une photo en noir et blanc surexposée. 
Le scénario est surprenant et totalement imprévisible : j'avais fait des dizaines de prévisions qui se sont toutes révélées vaines !
J'ai adoré ce sentiment de malédiction qui flotte dans toutes les pages : terre maudite, maison maudite, destins maudits. 
La vie n'est au final qu'une question de bagage génétique à propos duquel on ne peut rien, de choix, de moments, de rencontres et de décisions. 
Je n'ai ressenti aucune longueur dans le texte, au contraire , j'aurai aimé encore plus de détails, plus d'explications. Avoir plus de temps pour savourer ce texte...
L'ambiance du mythique magicien d'Oz plane sur ce livre, accompagnée d'envolées lyriques magnifiques lorsque l'un des personnages sombre dans une folie onirique. 

Mais d'ailleurs, qui est donc cette Héléna, dont je ne vous ai pas parlé et qui est aussi le titre du roman ?
Vous le saurez en vous plongeant dans cette histoire originale et unique qui explore avec vérité et justesse le coeur de ces personnages.

Au cas où les choses ne seraient pas tout à fait claires, j'ai vraiment adoré ce bouquin !!!





lundi 10 septembre 2018

LE MIROIR DES AMES, Nicolas Feuz - Slatkine & Cie


Nous sommes à Neuchâtel, en Suisse. 
Une bombe explose sur la place des Halles, faisant de nombreuses victimes, dont le procureur Jemsen, sévèrement blessé, mais vivant. En plus de ses séquelles physiques, il souffre d'une importante perte de mémoire. A ses côtés, il peut compter sur sa greffière Flavie Keller qui non seulement le connait par coeur, mais connait aussi ses dossiers, même ceux sur lesquels il n'est pas sensé travailler. 
Le lecteur suit également un personnage surnommé le Vénitien, Zorro des temps modernes qui se veut être une sorte de justicier masqué. Il a une technique pour achever ses victimes assez particulière : il leur insère du verre de Murano en fusion dans la bouche pour les faire crever. 
Le prologue du livre s'ouvre justement sur cette scène, aboutie, bien décrite, totalement vraisemblable qui laisse entrevoir de belles promesses pour la suite du récit.
Parallèlement (oui, ce n'est pas fini), le lecteur prend en pitié Alba Dervishaj, prostituée albanaise de son état qui semble être victime d'un traffic d'êtres humains, organisé par un groupe d'albanais, placé sous la houlette du terrible Berti, proxénète de son état, compassion en option. 
Au milieu de ces trois groupes de personnages, gravitent deux être flous, hommes politiques pas tout à fait honnêtes, cachant leurs petits secrets et ayant des objectifs que l'on découvre petit à petit. 

Dans un premier temps, je voudrai mettre l'accent sur ce que j'ai aimé.
D'abord la construction du livre. 
Au début surtout, pas d'unité de temps. Cela veut dire que Nicolas Feuz ballade son lecteur entre présent et passé sans jamais vraiment le prévenir. C'est déstabilisant, donc intéressant mais nécessite également une lecture suivie pour savoir dans quel espace temps on est. Attention, ce n'est pas le flou artistique total, ces retours en arrière sont faits de manière subtile, il est donc possible de s'en sortir ;-)
Ensuite, le rythme. Ce polar va à 200 à l'heure. Imaginez-vous, 262 pages (seulement!!), pas de temps à perdre. Donc, les chapitres sont courts, la totalité de l'histoire se déroule sur 5 jours, l'écriture est nerveuse. 
Pas de temps morts, pas de détails inutiles, pas de bla-bla au niveau de l'action.
Enfin, les twists ! 2-3 twists que je n'ai pas vu venir mais un surtout qui soulève une incohérence énorme lors des révélations finales et m'a obligée à revenir en arrière pour être bien sûre d'avoir bien lu (ou alors, je n'ai pas compris toutes les arcanes du scénario...). 
Tout cela est plutôt très bien réussi car il tient le lecteur en haleine et cela, jusqu'au bout. 
Et c'est le but d'un polar !! Objectif atteint !

Sauf que, et cela m'amène aux points négatifs, j'ai eu un problème avec les personnages.
En 262 pages, c'est compliqué de donner une véritable âme aux personnages sans que le lecteur ait l'impression qu'ils manquent de profondeur. 
Car oui, les personnages manquent considérablement de profondeur. 
Impossible de s'y attacher. 
Du coup, le problème que j'y vois, c'est la vraisemblance des portraits qui y sont dressés.
A titre d'exemple, prenons la greffière, Flavie. Son histoire personnelle n'est que faiblement exploitée. Dommage, cela aurait rajouté de l'émotion dans l'histoire. 
Autre exemple : la prostituée Alba. Sans révéler son rôle final dans le scénario, les descriptions violentes de ce qu'elle subit dans le bordel où elle travaille, ses actes vis à vis d'une "collègue" transforme radicalement les sentiments du lecteur quand arrive la fin du livre. En effet, de compassion, le lecteur passe à un sentiment de haine féroce en quelques secondes. 
Etait-ce une volonté de Nicolas Feuz de bouleverser totalement les émotions du lecteur ? 
A lui de nous le dire !
Le procureur Jemsen est détesté par les flics avec lesquels il travaille sans qu'on connaisse véritablement les racines de cette haine réciproque. Ces raisons sont trop peu développées pour que le lecteur n'ait pas l'impression d'avoir affaire à un sombre con. Dommage là encore car ses motivations au final sont tout à fait louables, sauf qu'on ne les ressent pas. 
Quant au Vénitien, ses motivations à lui ne sont pas suffisamment claires pour qu'on puisse lui donner un réel crédit. Personnellement, je n'ai pas compris la véritable raison d'être de ce personnage, si ce n'est son imagination débordante en matière de meurtres et le fait qu'il ose s'en prendre à des flics.
Le seul personnage qui soit suffisamment brossé reste le proxénète Berti mais ce n'est pas vraiment un personnage central, donc il ne parvient pas, à lui tout seul, à effacer l'impression générale.
L'histoire des personnages principaux est décrite avec le  minimum syndical, peut-être pour se concentrer sur l'action  ? Je pose la question. 

Premier livre que je lis de Nicolas Feuz, mais certainement pas le dernier !
Il y a de très bons points dans ce polar, une intrigue bien ficelée avec une connaissance des codes bien maitrisée. S'il parvient à étoffer ses personnages, à les rendre plus épais, plus humains en accentuant leurs vécus, comme de petits secrets qu'il livrerait au lecteur, je lui prédis une place aux côtés des grands de la littérature noire. 
Il a un potentiel certain, peut-être est-ce dû à son métier de procureur, il faut juste rajouter un je-ne-sais-quoi d'émotion, de profondeur pour ses protagonistes, et il y sera !




jeudi 6 septembre 2018

DERRIERE LES PANNEAUX IL Y A DES HOMMES, Joseph Incardona - Finitude / Pocket


Pierre vit dans sa voiture depuis 6 mois...
Depuis que sa fille de 8 ans, Lucie, a été enlevée sur l'autoroute. 
Il cherche une piste, attend que le tueur récidive, recoupe des informations, participe au microcosme de ceux qui travaillent là, dans un monde inconnu du vacancier lambda qui ne s'y arrête que quelques minutes. 
Pendant ce temps, sa femme Ingrid, se masturbe, boit, fume, et attend. 
Ca fait 6 mois pour elle aussi... Elle attend des nouvelles de son mari, tous les soirs, à 20 heures, le rapport de son homme qui chasse. 
"Je suis tout près Ingrid.
Je touche ce qu'il a touché.
Le robinet d'eau froide.
Le bouton du sèche-mains.
Le console sous la caisse enregistreuse.
Le livre sur la tête de gondole.
Dans ma poche, j'ai la monnaie avec laquelle il a payé son café.
Je suis tout près.
Je suis tout près, mais je ne sais pas où.
Il faut attendre.
Attendre encore, Ingrid.
Attendre.
Clic."
Nous sommes le week-end du 15 août, ça bouge sur l'autoroute. 
Dans le sas autour, aussi : les parkings, les cafétérias, les toilettes. 
C'est dans ce sas que vit Pascal. C'est lui qui sert de la mal bouffe à tous ces gens de passage. C'est lui aussi qui enlève leurs gosses. 
Pierre a raison d'attendre, le kidnappeur va recommencer, en enlevant Marie, la fille de Marc et Sylvie, une famille presque ordinaire qui a décidé de partir en vacances pour recoller les morceaux d'un couple qui n'existe plus depuis longtemps.
Eux aussi vont se mettre en attente... En attente qu'on retrouve leur fille. 
Sylvie prostrée, à genoux, bible ouverte dans une chambre d'hôtel merdique à psalmodier des prières. 
Marc, dans la salle de bain, porte fermée, esprit fermé, raison fermée.
"Ebullition.
Mouvement, friction des hommes ajoutés à la canicule.
Les chemises des gendarmes sont mouillées de sueur. 
Cuisses poisseuses sous les pantalons.
Pieds humides dans les chaussettes. 
La tuile. Le scénario catastrophe.
Le bordel.
Installer la logique dans le bordel.
Ratissage, récoltes d'informations."

Si vous respirez encore, je continue.

Contrairement aux apparences, le personnage principal de ce roman est bien l'autoroute, le sas qui l'entoure et les coulisses de ce monde souterrain. 
Car il s'en passe des choses sur les parkings,
Dans les cafétérias, 
Dans les camions garés sur les aires de repos. 
Employés, prostituées, voleurs en tout genre, chauffeurs, et même diseuse de bonne aventure.
Imaginez une ruche qui bourdonne tout autour de ce monde au final très statique et vous aurez une bonne idée de l'effervescence quotidienne... et du contraste saisissant que l'auteur décrit entre ceux qui y travaillent tous les jours et ceux qui ne font que passer. 
Le lecteur suit plusieurs autres personnages totalement névrotiques qui gravitent dans les méandres du flux quotidien des touristes. 
Tous en souffrance.
Tous en demande permanente de sexe. 
Les scènes de sexe, sourdes, lourdes, malsaines, laissent l'impression persistante de personnages constamment en rut. 

Vous respirez toujours ? J'ai presque fini !

La souffrance exacerbée et permanente de chaque être croisé au fil des pages amplifie le sentiment de malaise et de tension constants.
L'écriture, très particulière, de Joseph Incardona est l'instrument utilisé pour accentuer cette oppression. 
Les phrases sont hachées,  envoyées comme des coups de boutoir, identiques au scènes de sexe crues. Il utilise souvent des juxtapositions de mots, même pas des phrases complètes, pour compléter le tableau. 
Cela apporte une sécheresse violente au texte déjà extrêmement lourd. 
Une volonté incontestable de l'auteur de confirmer l'inhumanité de l'Humanité. 

Je reconnais là un sens littéraire extrêmement aiguisé (et même talentueux) utilisé à bon escient pour étayer un scénario volontairement très noir. Sur la forme, c'est brillant. 
Sur le fond, cela va dépendre du lectorat. Je n'ai pas eu les nerfs assez accrochés pour le supporter. J'ai craqué à 50 pages de la fin dont je ne peux dire si elle est dans la même vaine ou totalement différente. 
Je pensais le finir quand même mais en refeuilletant quelques pages pour écrire cette chronique, je sais que je ne pourrai pas. 
Cela a été trop noir pour moi, trop plombant pour mon moral mais j'en recommande la lecture et le partage des impressions à ceux qui auront le courage de s'y atteler. 

On en reparle ?










samedi 1 septembre 2018

SI VULNERABLE, Simo Hiltunen - Fleuve Noir


Nous sommes en Finlande. 
Lauri Kivi est journaliste judiciaire pour un grand quotidien. On lui confie des papiers à écrire sur des fait divers sanglants, souvent cruels. 
Plusieurs meurtres de familles complètes, père, mère et enfants ont lieu. 
On les attribue à chaque fois au père qui, pour diverses raisons, aurait assassiné sa famille puis se serait donné la mort. On appelle ça des familicides.
Peu à peu, au fil de ses enquêtes, Lauri comprend que ces meurtres sont mis en scène, pense que le père de famille n'y est pour rien, et que la police a affaire à un tueur en série. 
Reste maintenant à le débusquer.
Alors, raconté comme ça, on peut se dire que ce livre est en fait un polar classique. 
Meurtres, enquête de police, suspects, revirements de situation, tueur identifié, fin de l'histoire. 

Et bien, non, on est vraiment très loin d'un schéma classique de roman noir. Car, il s'agit plus d'un roman noir pour moi que d'un polar ou d'un thriller.

D'abord parce que le personnage central Lauri Kivi, a une histoire toute personnelle avec la violence pure. 
Au fur à mesure de l'enquête, le lecteur a droit à des fashbacks de son enfance. Et alors là, il faut s'accrocher !!! Il y a eu des moments où j'en avais le souffle coupé, les larmes au bord des yeux, les cauchemars la nuit. 
Bien sûr, il y a les coups. Je dis bien sûr parce que dans le domaine de l'enfance sacrément endommagée, il y a toujours les coups. 
Mais les coups, ne sont pas le pire. Au mieux, ils vous font perdre connaissance et c'est ce qui peut arriver de mieux (je sais, c'est terrible d'écrire ça, mais c'est vrai)
Le pire, la monstruosité absolue se sont les mots. Les os cassés, les mâchoires déformées, les plaies ouvertes se guérissent si vous parvenez à rester vivant, les mots parcontre, ceux-là restent toute la vie, ancrés dans votre tête pour n'en sortir jamais. 
Dans cette famille, on a atteint un certain niveau....
Les Ténardiers à côté sont des enfants de coeur.
Le père d'abord.... Il y a toujours un père n'est-ce pas pour commencer les histoires de violence familiale. Le père est un soiffard, qui a l'alcool mauvais. Et quand il a trop bu, il cogne, fort, un peu pour tuer, sûrement pour tuer. Les mots qui sortent alors de sa bouche, lors de ces états de rage intenses, sont dévastateurs. 
J'en ai entendu certains petite fille, je m'en souviens comme si c'était hier. 
La mère ? Bel exemple de soutien familial. Non seulement elle passe son temps à aiguiser les nerfs du vieux, à le titiller avec des paroles qui le feront, à coup sûr, sortir de ses gonds, mais en plus elle ne défend jamais ses enfants. Elle en prend des coups, ça ne l'empêchera jamais de fermer sa gueule (pardon, mais c'est vraiment ça). 
Les gamins, 2 garçons, Lauri et son frère Tuomas passent donc leur vie dans cette baraque où règnent 2 furies, 2 loups qui se battent pour leur territoire. 
"Le vieux était le pire fumier de l'univers, le bourreau de ses enfants"
C'est glaçant de réalisme ! Pour avoir vécu dans une maison où ça ne respirait pas le bonheur de vivre, où il fallait que le silence règne, ne pas bouger, ne pas respirer, ne pas dire ou faire la mauvaise chose quand ce n'était pas le moment, je m'y suis retrouvée dans cette baraque pourrie de l'enfer. 
Et j'ai eu les tripes à l'air !!! Cet auteur, Simon Hiltunen m'a mis les tripes à l'air et les nerfs à vif. 
Mais ce n'est pas encore le pire.
Non, le pire est à venir dans ce qu'il sous-entend dans ce livre qui aurait du s'appeler, à mon sens,  "Si Vulnérables. ". Parce que les vulnérables, sont les enfants, ceux qui, comme des éponges, absorbent le positif comme le négatif de l'environnement dans lequel ils évoluent. 
Il explique par différents cheminements comment ce climat dans lequel baigne un enfant fait partie intégrante de lui à l'âge adulte sans qu'il ne puisse jamais s'en débarrasser. 
Ca, ça m'a fichue un sacré coup, pour ne pas dire achevée, parce que je n'avais jamais vraiment envisagé les choses sous cet angle là. 
Quand tu es élevée dans la violence, la violence est en toi. 
Paf ! Prends ça dans la tronche ! 
"Lauri Kivi avait tout pour devenir le plus grand sadique à avoir jamais foulé la surface de la terre. Il avait subi dans son enfance des humiliations et des tortures indescriptibles.(...) Il était aussi habité par une colère venue de nulle part qu'il était contraint de réprimer sans cesse. Il la refoulait dans les profondeurs de son âme et luttait avec acharnement pour qu'elle ne jaillisse pas, incontrôlable."

Ce constat, terrible, inattendu parce que volontairement ignoré par moi en l'occurrence, dans ma situation en particulier, m'a mise KO debout. Pour dire la vérité, j'en ai pleuré 2 jours de suite en me disant que ce c'était pas possible. La toxicité parentale engendre donc la toxicité chez l'enfant, adulte en devenir, qui l'a subit. En même temps, ça fait sens... d'où la frayeur...
Alors, forcément, j'ai regardé ma vie, et me suis interrogée sur la façon dont j'avais élevé mes enfants et comment j'avais pu ne pas reproduire un schéma familial existant.
Il faut être honnête dans ses analyses, et je le suis avec vous. Je n'ai certes pas levé la main sur mes enfants, pas utilisé la force pour avoir le dessus, essayé de ne pas utiliser de mots blessants qui pourraient les endommager psychologiquement à vie, fait tout ce qui était possible pour qu'ils n'aient jamais peur de moi, peur dans le sens de terreur, mais j'ai en moi cette colère sourde, permanente, qui gronde et que je dois canaliser en permanence. 
C'est un boulot à plein temps, qui use, et qui a quelque part certainement un peu déformé la maman que je suis. J'ai toujours promis à mes filles de leur dire la vérité, même celle qui peut faire mal à entendre et je m'y tiens. Elles savent donc à quoi ressemblait mon enfance. 
"C'était de la rage, une colère blanche, aveugle, qu'il conservait depuis l'enfance au plus profond de lui. Qu'il avait enchaînée et qui l'effrayait. Elle était primitive, libératrice et délicieuse. Née des vexations, de la peur, du harcèlement et de la pure douleur physique de la maltraitance. Entretenue par les humiliations et nourrie par le douleur."

Evidemment, d'autres thèmatiques sont développées dans ce livre : le pouvoir de la presse et la quasi obligation intellectuelle de relater des faits ( P116) , les différentes formes d'éducation (P123), la religion (P244) et d'autres sujets de société développés de manière intelligente. 

Celle que je retiendrai est celle d'une certaine forme de pardon, dans une certaine mesure.
"La haine ne te mènera qu'au bout d'une corde, dans la tombe ou au goulot d'une bouteille. La haine est un frein, le pardon une voie rapide. 
La rancune est mauvaise conseillère."
Malgré tout, après l'enfance vécue comme un poids, les souffrances ineffaçables, le fils parvient  à faire un pas vers le père tortionnaire.  L'issue n'est pas idéale, mais elle a le mérite d'exister. J'ai trouvé la fin bouleversante, au-dessus de tout ce que je ne parviendrai jamais à faire et cette fin résonne en moi comme un appel. 
Pas au pardon, plutôt à une certaine tentative de compréhension. Comprendre c'est souvent accepter. 

La grande réussite de ce livre réside dans la fusion parfaite entre le passé du héros principal et de l'enquête en cours. C'est comme si les deux histoires n'en faisaient au final qu'une seule tellement elles sont liées par le même ADN. Les transitions entre passé et présent sont parfaitement maitrisées et très réussies. C'est un récit dans le récit. 
Alors c'est vrai que ce livre a eu des résonances particulières pour moi, un peu comme s'il m'avait choisie. C'est certainement difficilement compréhensible mais c'est ce que je ressens au plus profond de moi. 
Quand je parlais de littérature tripale dans ma chronique précédente, c'est exactement là où je voulais en venir. Ce pouvoir, énorme, intense, d'un auteur qui parvient à vous faire ressentir toutes ces émotions, remonter des souvenirs enfouis, interroger votre conscience et qui par dessus tout ça, vous fait chialer parce qu'il ne reste plus que ça à faire, je dis bravo!
C'est exactement ça que j'attends en me plongeant dans un roman. 
Exactement ça, même si ça fait mal, surtout si ça remue, même si ça vous tord le bide.

J'espère que vous contribuerez à la reconnaissance de cet auteur en allant acheter son livre d'abord, puis en relayant vos impressions de lecture. Bref, en lui faisant de la pub. 
Ce serait largement mérité !!



mercredi 29 août 2018

LES PRENOMS EPICENES, Amélie Nothomb - Albin Michel






Je profite de mon voyage retour vers Los Angeles pour lire le dernier Amélie Nothomb. 
La rentrée littéraire commence toujours par le dernier Nothomb, vous le savez bien !
L’année dernière, elle explorait les relations mère-fille sous le prisme de la jalousie dans son livre « Frappe toi le coeur. » 
Cette année, c’est la vengeance qui a inspiré l'auteur. Un homme, largué par une femme qu’il considère être la femme de sa vie, passe 20 ans à monter sa success life story pour lui coller sa fabuleuse réussite sous le nez en espérant qu’elle en crève de jalousie et qu'elle regrette son choix d'en avoir épousé un autre. Deux victimes à ce plan diabolique : sa femme, Dominique et sa fille Epicène, très loin de se douter qu’elles ne sont que des pions permettant à Claude de construire diaboliquement sa vengeance.
Sont aussi exploitées les relations père-fille, autre thème central du livre.

D’abord, j’ai envie de vous dire que les livres d’Amélie Nothomb sont de plus en plus courts : 162 pages pour celui-là. Prix ? Pareil que d’habitude. Je trouve qu’il y a comme une légère arnaque sur la marchandise, pardon de le dire. 
On peut être sacrément bonne auteur, mais asseoir la profondeur des personnages en 160 pages, ce n'est pas donné à tout le monde et je trouve l'exercice très périlleux...

L’histoire n’est pas inintéressante, loin de là, mais elle n’est pas exploitée comme elle le devrait : avec richesse et profondeur. 
Elle est pleine de clichés qui m’ont fait soupirer par leur affligeante banalité : par exemple la tartine sur le parfum Chanel N° 5. 
« Par quel génie avait-il su que Channel N°5 était la clef de son âme ? Elle l’ignorait mais l’en bénissait. »
Quelqu’un y croit à celle-là ??? L’esprit d’un parfum qui vous libère ? 
Encore mieux, c’est le parfum qui va décider de sa vie. De non amoureuse, elle va devenir amoureuse transie. Soit ! À la rigueur… Si on est très fleur bleue, ça peut éventuellement passer. Pour le coup, chez moi, ça n’a pas fonctionné du tout. Bon d’accord, il y a peu, un ami me disait que le romantique du couple ce n’était pas moi… Il faut croire qu'il avait raison : ce n'est pas la genre de cadeau qui me retourne le cerveau. Je suis légèrement terrassée par la nullité des arguments qui décident de changer les sentiments d'une femme. 
Evidemment après la mariage et la naissance de la petite fille au prénom bizarre, les choses commencent à merdouiller sévèrement au pays du Chanel N°5. (je vous fais grâce de l’explication du titre, de la définition du mot épicène que vous allez trouver dans toutes les autres chroniques.)
Et puis bonjour les lieux communs :
« La personne qui aime est toujours la plus forte. ». C’est d’une insignifiance affligeante… Exactement l’opposé de ce que je pense profondément. Mais je vous l'ai dit, je ne suis pas la romantique du couple...
« Je suis content de mourrir d’une maladie du poumon. Mon désir de vengeance m’a littéralement asphyxiée. » ??? Confondant de banalité...
Je parle du passage sur la thèse d’agrégation qui a pour sujet le verbe "to crave" ? Pareil, totalement pas crédible.

Bref, j’ai trouvé ça d’une superficialité sans nom, bâclé, sans âme, sans message, sans aucune profondeur. Aucun attachement aux personnages parce qu’on n’en a pas le temps, creux, pâle, sans réelle qualité d’écriture, sans passion. 
Un de plus à vendre dans la liste des 20 déjà écrits qui attendent bien au chaud quelque part dans un tiroir. 

Alors, j'ai envie de hurler !! Quand je pense que certains auteurs, doués, avec un vrai talent d'écriture vendent leurs bouquins à moins de 2 euros en numérique, juste pour se faire connaitre, et que d'autres, sous prétexte d'avoir déjà un nom, se permettent de vendre à prix d'or une daube pareille, ça me révolte !!
Ca manque de tripes nom d’un chien !! Quand on écrit, il faut mettre ses tripes sur la table non ??? Et le lecteur devrait, lui aussi, avoir mal aux tripes !!! 
Pour moi, on en est très très loin dans ce livre. Aucune émotion, nada, le vide absolu.

Alors, pas d’inquiétude, les critiques dithyrambiques sur le génie d’écriture de la dame arrivent et les voix discordantes seront bien vite enterrées !
Et on attendra le suivant... en découvrant des interviews dans tous les magazines ventant LE ROMAN qui ouvre la rentrée littéraire, le nouveau petit bijou de la dame au chapeau, on louera son écriture tellement originale, parfaite, et on aura droit à tous les adjectifs bien dégoulinants qui qualifieront son génie. 
Bref, je suis déçue par ce livre sans âme, écrit pour faire du fric !!


mardi 28 août 2018

KHALIL, Yasmina Khadra - Julliard


Bienvenue dans ma chronique casse-gueule ;-)
J’avais renoncé à l’écrire mais un ami m’a convaincue du contraire : il se reconnaitra !!

Premier livre lu pour cette rentrée littéraire, tout premier de Yasmina Khadra. 
Pourquoi casse-gueule ? 
Parce que le sujet n’est pas facile et il n'est pas traité non plus dans l’espérance d’une quelconque volonté de pardon. 

Khalil n’était rien, il faisait parti d’un grand rien au sein de sa Belgique natale. 
Reconnu par rien, sans ambition, sans avenir, sans plan, sans destin. Comment faire pour se créer une destinée et entrer dans l‘Histoire, faire partie d’une famille, d’un tout, presque devenir une légende, lorsque l'on n'est rien ?
Khalil se met à fréquenter la mosquée.
« J’étais sur leur chemin, objet perdu, ils m’ont ramassé et m’ont gardé puisque personne ne m’avait réclamé. »
« Et la mosquée, plus qu'un refuge, m'a recyclé comme on recycle un déchet. Elle a donné une visibilité et une contenance aux intouchables que nous étions, (...), nous a sortis du caniveau pour nous exposer en produits de luxe sur la devanture des plus beaux édifices.(...). La mosquée nous a restitué le respect qu’on nous devait, le respect qu'on nous avait confisqué, et elle nous éveillés à nos splendeurs cachées…"
Khalil devient ce que nous nommons un kamikaze et décide de participer au massacre du stade de France. Novembre 2015, rappelez-vous. 
Essayez d’ouvrir vos chakras, laissez toutes les émotions de haine et de révolte dans un placard, ouvrez votre esprit pour entrer dans celui de Khalil. 

Attention, pas de complaisance, pas de pardon, vous ne trouverez rien de tout cela dans ce livre. 
Juste essayer, pour quelques pages de se retrouver dans la tête d’un kamikaze dont le gilet n’explose pas et d'imaginer un différent mode de fonctionnement de la pensée. 
Car oui, Khalil était prêt au sacrifice suprême. Il avait décidé d’en finir et de devenir « un ange parmi les anges baignant dans la félicité. »
Persuadé de faire partie, ce soir, « des privilégiés du Seigneur », il n’a aucun doute sur le bien-fondé de sa mission, un mal presque nécessaire pour éveiller les consciences et trouver un sens différent à sa vie.
Nous suivons donc Khalil dans sa quête d’un idéal mais surtout le choc et la déception ressentis quand son gilet n’explose pas. 
Le questionnement qui suivra, les réactions de son entourage proche, les conséquences mais surtout le mode de pensée du kamikaze, endoctriné, lucide parfois, aveugle d’autres fois, est psychologiquement brillamment disséqué.
Pour moi Khalil est un jeune paumé à Moleenbeck, enlisée dans une vie monotone et sans intérêt.
Le Kamikaze, c’est Khalil magnifié par un idéal, radicalisé, dont le cerveau a été lavé, petit à petit, par des arguments solides et logiques pour un jeune en perdition.

Je trouve que ce qui est totalement abouti dans ce livre, c’est que l’on frôle la raison à presque chaque page. Khalil se pose des questions sur l’échec de sa mission, il suffirait d’une micro seconde de pleine prise de conscience pour qu’il puisse voir les choses avec une totale lucidité. 
Sauf que, la peur de redevenir le moins que rien dans son quartier pourri prend le dessus et il ressent une nécessité absolue de faire partie d’un groupe à tout prix, même si ce groupe est celui qui va créer la terreur, la peur, la carnage. Khalil est doté d’un esprit critique, à n’en pas douter mais ses peurs de la solitude et de la mise au ban du groupe prennent toujours le dessus.
Yasmina Khadra nous fait plonger dans un mode de pensée inconnu, et dans certains des préceptes de l’islam. 
« L'islamisme n'est pas l'islam, c'est une idéologie, pas une religion. »

Moi je retiens cette phrase, simple et sublime :
« Le devoir Khalil, est de vivre et de laisser vivre. Il n’y a pas plus précieux que la vie et nul n’a le droit d’y toucher »

J’ai été terriblement touchée par la fin. Parce qu’elle est réaliste, parce qu’il n’y en avait pas d’autre possible, parce qu’on se retrouve dans un schéma de pensée totalement différent et qu’elle fait tellement sens. 
Pour ma première lecture de cet auteur, j’ai été charmée par l’écriture de Yasmina Khadra, la poésie qu’il utilise à bon escient entre des passages de pur réalisme et des questionnements fondamentaux. Un auteur de notre temps qui traite de problématiques de notre temps, sans jamais prendre parti, juste en élevant un peu le débat par la connaissance des aspects plus intimes d’une religion dont on ne connait que ce que les médias veulent bien nous en dire.


Cette chronique est pour toi Hassia, 
Pour les petits déjeuners où sans tabous, toutes mes questions d’ignorante étaient permises et jamais jugées et dont les réponses m’ont aidées à dépasser des à prioris idiots. 

Nos discussions n’ont jamais été "Haram", merci pour ça copine !

LEURS ENFANTS APRES EUX, Nicolas Mathieu - Actes Sud

Eté 1992, Anthony a 14 ans. Il vit dans une petite ville fictive de Lorraine, Heillange où le temps semble s'être arrêté en même tem...